Peinture
entre l’abstrait et le figuratif
Dans les années 50, la bataille esthétique
entre figuratifs et abstraits fait rage : Staël
rejette ce qu’il appelle « le gang de
l’abstraction » qu’il perçoit
comme un nouvel académisme. Pour lui, le
problème de la figuration ou de l’abstraction
ne se pose pas, il s’agit de rester dans une
zone d’indécidabilité –
entre « informe et informé »
selon Hubert Damisch - pour aller :
- au-delà du réel : transformer les
objets en « signes »
- au-delà du concept : rappeler l’épaisseur
des choses
«
Trop près ou trop loin du sujet, je ne veux
être systématiquement ni l’un ni
l’autre. »
« Je n’oppose pas la peinture figurative
à la peinture abstraite. Une peinture devrait
être à la fois abstraite et figurative.
Abstraite en tant que mur, figurative en tant que
représentation d’un espace. »
«
Est-ce qu’un tableau peu être tache et
rien d’autre ? »
Il métamorphose les choses pour donner une
image de la vie en « masses colorées
» à « mille, mille vibrations ».
La
métamorphose s’effectue par le travail
de la couleur
Travail
de la couleur :
Staël profite de deux bouleversements :
- intellectuel : Jusqu’au XIXème la peinture
consiste à représenter le réel
en 3 dimensions sur une surface et la couleur est
asservie au modelé. L’émancipation
de la peinture par rapport à la notion d’imitation
permet de libérer la couleur (la couleur n’est
plus le « vêtement » de l’objet
+ la peinture s’opacifie et ne tend plus vers
la transparence d’une vitre pour renforcer l’illusion)
- de la chimie : les peintres du XXème siècle
disposent de plus de 300 pigments stables à
la lumière
Il
est également l’héritier des recherches
sur la couleur depuis les impressionnistes à
partir des travaux de Chevreul (à la suite
de la décomposition de la lumière blanche
par Newton).
« C’est indispensable de savoir les
lois des couleurs »
« Il n’y a pas de couleur pure parce
que chacune reçoit l’influence de sa
voisine »
1940-1948
: peinture sombre et tourmentée (période
de grand dénuement, mort de Jeannine (1946)
besoin d’argent, changements d’ateliers)
- Palette sombre, graphismes noirs qui disparaissent
après 1948 lorsque sa situation matérielle
s’améliore. Il délaisse également
peu à peu les « bâtonnets »
pour les plans larges
1952 : Les toits, Salon de Mai (200x150cm)
Août 1953 : voyage en Italie
Tableaux en série : 12 « bouteilles »,
40 « ciels »…Chaque tableau propose
une critique, une affirmation et une remise en question
de la recherche colorée du précédent.
«
Entre ciel de terre sur l’herbe rouge ou bleue
une tonne de muscle voltige en plein oubli de soi
avec toute la présence que cela requiert en
toute invraisemblance. » 1952, Les
Footballers
«
Maniant le miracle à chaque touche, (…)
immense de simplicité, de sobriété,
sans cesse au maximum de la couleur (…) Donne
l’impression d’être le premier pilier
inébranlable de la peinture libre, libre…
» 1954, Jacques Dubourg
La
couleur génère des formes :
elle est un élément de construction.
Matisse : « La couleur est la forme elle-même
(elle occupe l’espace) »
Staël : « La peinture ne doit pas seulement
être un mur sur un mur ; la peinture doit figurer
dans l’espace »
Staël
a assimilé le cubisme : chaque forme peut se
disséquer et se libérer – et lui
applique la couleur (le cubisme classique est essentiellement
monochrome).
Il conçoit l'espace de façon discontinue
et crée des assemblages de « formes –
couleurs » (des « pavés de peinture
») dont les limites ne sont pas des contours
mais des « failles / coutures ».
Méthode
:
- de gris colorés (deux couleurs
complémentaires + blanc) - technique décrite
par Delacroix et qui permet de « faire le
lit de la peinture » - Staël place
les blocs de couleur sur le gris et les ajuste les
uns aux autres (l’épaisseur de la matière
et les «dessous qui débordent»)
trahissent les «corrections» successives.
«Je ne suis unique que par ce fond que j’arrive
à mettre sur la toile avec plus ou moins de
contact.» 1953.
« Je veux que mon tableau soit comme un
arbre, comme une forêt. On passe d’une
ligne, d’un trait fin à un point, à
une tâche…Comme on passe d’une brindille
à un tronc. Mais il faut que tout se tienne,
que tout soit en place. »
-
couleur tactile : utilisation d’outils
de maçonnerie (truelle, couteau de vitrier,
chiffons de gaze) : travail de corps à corps.
« Cette peinture a une peau. (…) [qui]
unit la qualité d’une peau de femme (…)
en liaison à la quantité intéressante
de la peau du crocodile : peau cabossée tabassée,
amochée, bourrelée, bousculée,
bourrue. Et il rêve de peindre lisse. Peindre
lisse, il y arrivera. » Pierre Lecuire
-
recherche de rythme par :
o rétrécissement progressif de surfaces
(bâtonnets / plans de peinture / carreaux de
peinture)
o dispersions d’éclats rouges et de zones
ocre clair dans la composition à partir du
centre
o désintégration + amalgame des formes
o contrastes d’échelle / de ligne et
d’éléments circulaires
o association de petits et très grands formats
Trop-plein d’émotions :
- restituer des sensations : fulgurance / vertige
/ passion
- incarner la présence (d’une musique,
d’objet, d’un rose et d’un noir
…) : chaque tableau est une « apparition
», un spectacle dynamique généré
par les lignes de forces rendues par la couleur.
«
Ses tableaux obligent à se pencher sur des
événements élémentaires
si simples et si lourds en même temps qu’ils
en deviennent insolites » André
Chastel – Le Monde 1950
Geneviève
Guétemme
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