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L'art français à Cambridge - French art in Cambridge
saturday 13 May 2006
Nicolas de Staël (1914 St Petersbourg – 1955 Antibes ) – au Fitzwilliam Museum

Peinture entre l’abstrait et le figuratif
Dans les années 50, la bataille esthétique entre figuratifs et abstraits fait rage : Staël rejette ce qu’il appelle « le gang de l’abstraction » qu’il perçoit comme un nouvel académisme. Pour lui, le problème de la figuration ou de l’abstraction ne se pose pas, il s’agit de rester dans une zone d’indécidabilité – entre « informe et informé » selon Hubert Damisch - pour aller :
- au-delà du réel : transformer les objets en « signes »
- au-delà du concept : rappeler l’épaisseur des choses

« Trop près ou trop loin du sujet, je ne veux être systématiquement ni l’un ni l’autre. »
« Je n’oppose pas la peinture figurative à la peinture abstraite. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace. »

« Est-ce qu’un tableau peu être tache et rien d’autre ? »
Il métamorphose les choses pour donner une image de la vie en « masses colorées » à « mille, mille vibrations ».

La métamorphose s’effectue par le travail de la couleur

Travail de la couleur :
Staël profite de deux bouleversements :
- intellectuel : Jusqu’au XIXème la peinture consiste à représenter le réel en 3 dimensions sur une surface et la couleur est asservie au modelé. L’émancipation de la peinture par rapport à la notion d’imitation permet de libérer la couleur (la couleur n’est plus le « vêtement » de l’objet + la peinture s’opacifie et ne tend plus vers la transparence d’une vitre pour renforcer l’illusion)
- de la chimie : les peintres du XXème siècle disposent de plus de 300 pigments stables à la lumière

Il est également l’héritier des recherches sur la couleur depuis les impressionnistes à partir des travaux de Chevreul (à la suite de la décomposition de la lumière blanche par Newton).
« C’est indispensable de savoir les lois des couleurs »
« Il n’y a pas de couleur pure parce que chacune reçoit l’influence de sa voisine »

1940-1948 : peinture sombre et tourmentée (période de grand dénuement, mort de Jeannine (1946) besoin d’argent, changements d’ateliers) - Palette sombre, graphismes noirs qui disparaissent après 1948 lorsque sa situation matérielle s’améliore. Il délaisse également peu à peu les « bâtonnets » pour les plans larges
1952 : Les toits, Salon de Mai (200x150cm)
Août 1953 : voyage en Italie
Tableaux en série : 12 « bouteilles », 40 « ciels »…Chaque tableau propose une critique, une affirmation et une remise en question de la recherche colorée du précédent.

« Entre ciel de terre sur l’herbe rouge ou bleue une tonne de muscle voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. » 1952, Les Footballers

« Maniant le miracle à chaque touche, (…) immense de simplicité, de sobriété, sans cesse au maximum de la couleur (…) Donne l’impression d’être le premier pilier inébranlable de la peinture libre, libre… » 1954, Jacques Dubourg

La couleur génère des formes : elle est un élément de construction.
Matisse : « La couleur est la forme elle-même (elle occupe l’espace) »
Staël : « La peinture ne doit pas seulement être un mur sur un mur ; la peinture doit figurer dans l’espace »

Staël a assimilé le cubisme : chaque forme peut se disséquer et se libérer – et lui applique la couleur (le cubisme classique est essentiellement monochrome).
Il conçoit l'espace de façon discontinue et crée des assemblages de « formes – couleurs » (des « pavés de peinture ») dont les limites ne sont pas des contours mais des « failles / coutures ».

Méthode :
- de gris colorés (deux couleurs complémentaires + blanc) - technique décrite par Delacroix et qui permet de « faire le lit de la peinture » - Staël place les blocs de couleur sur le gris et les ajuste les uns aux autres (l’épaisseur de la matière et les «dessous qui débordent») trahissent les «corrections» successives. «Je ne suis unique que par ce fond que j’arrive à mettre sur la toile avec plus ou moins de contact.» 1953.
« Je veux que mon tableau soit comme un arbre, comme une forêt. On passe d’une ligne, d’un trait fin à un point, à une tâche…Comme on passe d’une brindille à un tronc. Mais il faut que tout se tienne, que tout soit en place. »

- couleur tactile : utilisation d’outils de maçonnerie (truelle, couteau de vitrier, chiffons de gaze) : travail de corps à corps.
« Cette peinture a une peau. (…) [qui] unit la qualité d’une peau de femme (…) en liaison à la quantité intéressante de la peau du crocodile : peau cabossée tabassée, amochée, bourrelée, bousculée, bourrue. Et il rêve de peindre lisse. Peindre lisse, il y arrivera. » Pierre Lecuire

- recherche de rythme par :
o rétrécissement progressif de surfaces (bâtonnets / plans de peinture / carreaux de peinture)
o dispersions d’éclats rouges et de zones ocre clair dans la composition à partir du centre
o désintégration + amalgame des formes
o contrastes d’échelle / de ligne et d’éléments circulaires
o association de petits et très grands formats


Trop-plein d’émotions :
- restituer des sensations : fulgurance / vertige / passion
- incarner la présence (d’une musique, d’objet, d’un rose et d’un noir …) : chaque tableau est une « apparition », un spectacle dynamique généré par les lignes de forces rendues par la couleur.

« Ses tableaux obligent à se pencher sur des événements élémentaires si simples et si lourds en même temps qu’ils en deviennent insolites » André Chastel – Le Monde 1950

Geneviève Guétemme

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